• Le château de Risberg

    M. Bergenbach venait de mander auprès de lui le précepteur de deux neveux orphelins, auxquels il servait de second père, et lui dit :

    — Maître Lippobeck, quelles sottises apprenez-vous à vos élèves ?

    Le précepteur répliqua naïvement :

    — Je ne puis leur enseigner que les choses que je sais.
    — Je veux parler des ridicules histoires de fantômes, de revenants, de diables que..

    Lippobeck rougit jusqu'aux oreilles, et poursuivit en roulant de gros yeux :

    — Dieu me garde de leur parler de choses semblables. Le plus sage est de n'y point penser... même lorsqu'on ne veut pas y croire... comme moi... Mais il m'est impossible d'empêcher que nos chers élèves n'entendent quelquefois ce que l'on en dit... Ne savez-vous pas, Mein herr, que le gardien de Risberg est, ce matin, arrivé ici, et que le pauvre homme refuse de rester plus longtemps à son poste.
    — Je l'ignorais. Et pourquoi cela ?
    — Hermann affirme que depuis quelques jours ce château est ensorcelé.

    Un violent coup de poing que le bourgmestre frappa sur le bras de son fauteuil interrompit et fit sauter le pauvre précepteur comme si tous les diables eussent été à ses trousses. M. Bergenbach s'était levé et réfléchissait tout en se promenant à grands pas. Il donna enfin l'ordre de lui envoyer ses neveux.

    — Vous savez, leur dit-il sans commentaires, que votre grand oncle m'a légué la mission et le droit de décider auquel de vous deux appartiendra le petit chàteau de Risberg. Comme vous méritez également ma tendresse, je sentais qu'il me serait bien difficile de prendre une décision. Pour trancher la difficulté, j'ai résolu de le donner à celui de vous qui en prendrait possession aujourd'hui même et y demeurerait pendant vingt-quatre heures.

    Les deux jeunes Allemands ne purent réprimer un mouvement d'effroi.

    — Je vais, poursuivit leur oncle, vous faire préparer un panier de provisions. Dans une heure vous pouvez être au château de Risberg. Disposez-vous à partir. Maître Lippobeck vous accompagnera.

    Ces dernières paroles produisirent sur Lippobeck l'effet d'une saignée. Il pâlit, et ses jambes flageolèrent de la plus pitoyable façon. Il fallait obéir cependant. Nos trois personnages partirent donc pour le château de Risberg, et y arrivèrent une heure ou deux avant la fin du jour.

    C'était une charmante habitation, un peu isolée, mais à l'aspect riant : Hermann n'avait-il pas dit que, pendant tout le jour, on ne voyait ni n'entendait, dans celle-là, rien d'extraordinaire. Le bruit n'y commençait que la nuit, un bruit mystérieux dont les auteurs disparaissaient et ne laissaient aucune trace. Bien qu'il n'eût pas été habité depuis la mort de son propriétaire, c'est-à-dire depuis une année environ, le château dans lequel Lippobeck et ses élèves venaient de pénétrer avait encore toutes ses chambres meublées. Le pauvre précepteur, auquel le moindre bruit faisait faire des soubresauts continuels et des grimaces de vieux sapajou, insista pour qu'on s'établît dans la même pièce.

    — Certainement, dit-il, nous serions bien sots d'avoir peur. Mais le plus sage est de ne pas oublier que l'union fait la force.

    Le château de Risberg

    Après avoir soupé avec assez peu d'appétit, Fritz et Stephen se jetèrent tout habillés sur un lit qui se trouvait dans la salle où nos personnages s'étaient installés, et Lippobeck se blottit dans un grand fauteuil. Le précepteur avait voulu qu'on laissât une lampe allumée. Une heure s'était écoulée et le sommeil, auquel les trois Allemands finissaient par céder, les empêchait déjà d'entendre un piétinement sourd et léger qui avait, dans les chambres voisines de la leur, commencé à troubler le silence de la nuit. Un grincement métallique réveilla tout à coup les deux jeunes gens et leur compagnon.

    Le rideau d'une grande fenêtre s'était mis, comme  si une main invisible l'eût agité, à courir sur sa tringle de fer.

    Stephen se jeta dans la ruelle du lit, Lippobeck disparut sous son fauteuil. Fritz, qui était le plus résolu et cependant avait eu d'abord grand'peur, se leva, prit d'une main une épée allemande suspendue à la muraille et de l'autre la lampe qui brûlait toujours, puis s'approcha de la fenêtre. Les évolutions du rideau cessèrent, et Fritz ne put découvrir ce qui les avait causées. A peine eut-il regagné le lit qu'elles recommencèrent de plus belle.

    — Sauvons-nous, mon cousin ! s'écria cette fois Stephen.

    Et il courut vers la porte d'entrée, dont Lippobeck franchissait déjà le seuil. Les deux poltrons gagnèrent la campagne.Fritz fit appel à tout son courage et arracha le rideau ensorcelé. Quelle ne fut pas la surprise du jeune allemand en voyant alors qu'un gros rat, qui s'était pris le cou dans un des anneaux sur lesquels jouait ce rideau, était le peu redoutable auteur de toute cette diablerie. Fritz transperça de son épée l'abject sorcier.

    Enhardi par une si belle victoire, notre héros visita les pièces où le bruit mystérieux continuait à se faire entendre. Comme il s'en doutait maintenant, des bandes de rats y jouaient le rôle de sorciers. Il n'eut pas de peine à en avoir glorieusement raison.Le neveu de M. Bergenbach revint ensuite dormir sur ses lauriers.

    Ce fut ainsi que Stephen perdit le château de Risberg, mais il y gagna la sagesse de ne plus ajouter foi à de ridicules superstitions qui l'eussent fait ressembler, pour le courage, à maître Lippobeck. C'était plus qu'il n'en fallait pour le consoler.

    "Petites histoires, par Mme J.-J. Lambert."Jules Rostaing. Paris, 1859.
    « Les petits crieurs de journaux à New YorkLes disparus du phare Eilean Mor »

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